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L’exposition de Juliette Derimay

J'ai trouvé cette petite histoire touchante...

L’exposition

Juliette Derimay

Juliette Derimay

 

Hier, j’ai passé ma journée à regarder des gens regarder mes photos.
Je fais des photos en amateur, mon vrai métier c’est bibliothécaire. Mais pour la fête de la mer, avec la Société Photographique de Dunkerque, nous avons obtenu le premier étage de la communauté urbaine pour exposer des tirages. Dans le groupe, chacun a rassemblé ses meilleurs négatifs du port et de la ville. Ensuite, on a passé tous nos moments libres le nez au-dessus des bacs de produits chimiques, la pince à la main, l’œil sur la montre et la tête dans les calculs entre cadrage et contraste pour avoir les plus beaux clichés. Une dizaine de mes photos est accrochée aux grilles, attendant les regards qui vont les juger, les détailler, les admirer, ou passer à côté avec indifférence.
On est là chacun son tour quelques heures, pour répondre aux questions et surveiller les tirages. J’ai donc passé mon temps à regarder les gens regarder les images, les miennes en particulier, parce que ce sont celles que je connais le mieux, je sais exactement où elles ont été prises, quand, dans quelles circonstances.
Au début, j’avais sorti mon journal, sans parvenir à me concentrer. Je lisais un article, mais n’aurais pas été capable d’en donner seulement l’idée générale. Je filtrais les informations du monde extérieur comme une moule filtre l’eau de mer. Et puis quelqu’un est venu me tirer de mes rêvasseries pour me demander timidement si je connaissais celui qui avait pris la photo là-bas, celle du chalutier qui rentre au port.
Bien sûr que je le connaissais, puisque c’était moi qui l’avais prise, la photo du bateau de pêche. C’était une journée de grisaille, il avait plu toute la matinée, et en début d’après-midi enfin l’espoir d’une éclaircie. Les éclaircies, c’est ce que je préfère comme lumière en photo. Ça donne une ambiance à l’image, ça raconte une histoire. Le ciel bleu ne m’intéresse pas, c’est bon pour les cartes postales. Et ce jour-là, justement, ciel noir et éclaircie, le bateau qui rentre au port, l’équipage qui manœuvre, complètement rincé par un temps de chien et une nuit en mer : je tenais la belle photo, la vraie, celle qui raconte la vie. La photo que j’aime, qui donne à penser autant qu’à voir.

Dès qu’il m’a abordé, j’ai été intrigué. Il devait avoir une trentaine d’années, les épaules larges, les cheveux un peu longs de celui qui ne va pas souvent chez le coiffeur. Jeans, veste fourrée de marin et grosses bottes. Le visage hâlé et un peu ridé par la vie à l’extérieur, au froid, au vent et à l’eau, une main dans la poche et l’autre, large, calleuse et ponctuée de cicatrices plus claires. Pas vraiment le genre à trainer dans les expos. Il ne savait pas très bien quoi faire pour ne pas avoir cet air gauche de gros crabe égaré dans un ballet de crevettes. Il n’osait pas continuer, poser une autre question. Tomber tout de suite sur la bonne personne, ça l’embarrassait, il n’avait pas prévu que les choses se passeraient comme ça.
J’ai d’abord pensé qu’il était un docker licencié qui a du temps à perdre entre pointage chez Pôle Emploi et apéro. Et puis non, ça ne collait pas. La démarche coulée, souple et attentive, le regard toujours aux aguets, le blouson qu’on trouve à la coopérative maritime au rayon pro, j’avais affaire à un marin, j’en étais sûr. Restait juste à savoir s’il était de la pêche ou du commerce. Pas d’odeur pour me renseigner mais la conversation allait bientôt prendre le relais de l’imagination.
On s’était déplacé devant la photo tout en accumulant les banalités. Après les considérations d’usage sur les grèves des dockers, justement, qui avaient fait couler tant d’encre et grincer tant de dents, il y eut un petit silence et il reprit :
« À la pêche, on nous aime pas trop non plus. On dit qu’on détruit les fonds avec les chaluts, qu’on tue les dauphins et les oiseaux pêcheurs qui se prennent dans nos filets ; qu’en plus nos bateaux ne sont pas jolis, qu’on ne sent pas très bon et qu’on est toujours en grève à tout casser dans les préfectures. C’est pas toujours agréable d’entendre ça quand on fait un métier difficile. Surtout pour moi qui l’ai choisi, ce métier. Je sais ce que vous pensez, il faut être fou pour choisir ce boulot-là, pour choisir d’avoir toujours froid, d’être trempé seize heures par jour, loin de sa famille pendant des semaines. Quand on revient à terre on est crevé, on se sait plus rien de l’actualité, des choses dont tout le monde parle, on passe pour des sauvages, parfois même pour des idiots. Heureusement, il y a la mer. Quand je rentre, je suis content de rentrer, mais ensuite, il faut que je reparte, c’est plus fort que moi. Je ne peux pas l’expliquer.
C’est beau, la mer, quand on regarde bien. Quand on prend le temps. Et la pêche aussi. »
Après un long silence, il m’a regardé droit dans les yeux.

« Elle est très belle votre photo. Je ne sais pas si je peux vous demander ça, mais pour moi c’est important. Vous voyez, c’était mon bateau. J’y suis resté sept ans, alors, ce serait un souvenir. En sept ans, on en vit des choses. Bien sûr, pour la photo, je peux vous payer.
En plus, là, on rentre au port. C’était l’hiver dernier. Depuis, « La Grande Hermine » a été repeinte en vert, sans la bande blanche au-dessus de la flottaison. Et puis, derrière le phare du bout de la jetée, on voit la plage de Malo jusqu’à la Belgique, les oiseaux qui viennent manger dans le sillage. Je suis de dos, là, sur le pont, avec le bonnet bleu. Et on voit bien les copains, Dédé en ciré sale, avec le mégot, qui prépare les aussières pour l’amarrage et le patron qui passe la tête par le hublot pour l’engueuler. Dédé, il était tellement lent que ça énervait toujours tout le monde. Alors, lui, il en rajoutait, juste pour les embêter. Parfois, ça dégénérait d’ailleurs. Enfin, voilà, ce serait vraiment bien pour moi d’avoir un beau souvenir du bateau. »
On a encore discuté un peu, il m’a donné son adresse pour lui envoyer la photo que je ne lui ferais évidemment pas payer, ému par son histoire et heureux, presque flatté qu’elle lui plaise tant.

Au moment de se séparer, en plus d’un sourire immense, il m’a tendu la main gauche avec un petit mouvement d’épaule et un coup d’œil pudique pour l’extrémité de son bras droit, restée dans la poche de la veste.
« Désolé, je vous tends la gauche, je sais bien que ça ne se fait pas, mais ma main droite est restée sur ce bateau, dans cette poulie, là, à bâbord derrière le treuil. La pêche, et les bateaux, pour moi, c’est fini, alors votre photo… Ça me touche beaucoup, ça me fera un souvenir. Merci. »